L’énigme

L’ énigme qui fut pour moi parmi les plus troublant, dès mes premiers patients, ne fut pas d’éprouver des sentiments parfois très puissants; cela, je m’y attendais. Ce qui me perturba vraiment ce fut la bizarrerie de mes réactions, de mes sensations organiques face à certaines personnes. Ce sont ces sensations, qu’ on appelle unaires, que je vais essayer de décrire. Habituellement je veux dire dans  la vie de tous les jours, je suis une personne plutôt réactive: les gens ne me laissent pas indifférent et j’éprouve à leur égard assez rapidement de l’amitié ou de l’hostilité. Or, à  ma grande surprise, je m’aperçus que certaines  personnes (mais certaines personnes seulement) ne susciterait aucune de ces réactions habituelles. Ce n’était pas, pourtant, qu’elles ne fussent indifférentes: mon corps éprouvait, physiquement, des sensations souvent puissantes et même parfois extrêmement violentes notamment avec des personnalités psychotiques. Ceci dit quelque temps après la séance, ces sensations auxquelles je savais si peu me dérober disparaissaient sans laisser la moindre trace. Tout cela était extrêmement impersonnel et ne semblait se rattacher en aucune façon à mes sentiments envers le patient. De plus, bien que la présence de ce patient-là ne fût pas, de toute évidence, indifférente à  ce que j’éprouvait, je n’avais nullement l’impression d’une quelconque intention de sa part. Il émanait de lui quelque chose, voilà tout. Comme je l’ai dit, ces sensations n’était accompagnées d’aucun sentiment particulier; ou bien, si j’avais  un sentiment, car j’ai généralement de la tendresse pour mes patients, ce sentiment ne me paraissait aucunement lié à ces sensations. Une autre caractéristique de ces sensations était leur caractère diffus: elles n’étaient pas localisées dans une zone précise et parfois même me semblaient situées en dehors de mon propre corps, souvent autour des yeux ou de la tête et parfois devant la poitrine. Il se pouvait qu’elles soient peu perceptibles, et même à la limite de la conscience mais elles prenaient parfois une force extraordinaire, même en dehors de mon activité professionnelle. Je me trouvais un jour, avec des amis, en présence d’une jeune femme qui venait de traverser une grave crise de schizophrénie: bien qu’elle ne s’adressât nullement à moi, ce qu’elle irradiait m’envahit à un tel point que je crus que j’allais m’ évanouir et dus précipitamment m’asseoir. À plusieurs reprises, je m’éloignai volontairement et revenais près  d’elle: à chaque fois, la même sensation revint aussi intense. Ce fut une expérience inoubliable: la réalité de mon ressenti était aussi évidente que n’importe quelle perception fournie par mes sens, aussi évidente que la réalité d’un paysage sous mes yeux ou l’audition d’une symphonie au cours d’un concert. Malgré le caractère très étrange pour moi de perceptions et parfois leur  grande violence, je n’éprouvait presque jamais de peur. J’avais souvent conscience de la présence d’une certaine angoisse (qui est de notre point de vue intermédiaire entre sensation et sentiment). Il y avait de l’angoisse mais cette angoisse ne semblait pas me concerner. Mais j’ai souvent eu l’occasion de constater depuis que la plupart des personnes, et même beaucoup de psychothérapeutes, paniquent complètement dans de telles occasions. Dans certaines circonstances, l’angoisse alternait avec une grande atmosphère de sérénité sans que je puisse avoir la moindre idée  de la raison de ce basculement; cela  se produisait et je n’y pouvais rien. Je me souviens  en particulier d’une séance avec une jeune femme: c’était le début du printemps et, dans la cour à côté de la pièce, les hirondelles faisaient leur nid à grand bruit. Ma patiente était une personne très taciturne, ce qui, en général, me gênait passablement. Mais ce jour-là, dans le silence habituel, il y eut un moment de grâce, un moment de paix comme j’en ai peu connu. Puis, d’un seul coup, je ressentis une angoisse extrême, en dehors de moi, et je vis ma patiente se recroqueviller dans un coin de la pièce sans dire seul mot. Ni ce jour ni un autre, elle ne put me dire ce qu’elle avait éprouvé. Il ne faut pourtant pas croire que ces sensations unaires ne se font toujours qu’avec des personnes gravement perturbées. Elle arrivent aussi, mais de manière plus tranquille, avec toute personnalité unaire. Ainsi une de ma patiente: que j’appellerai Ariane. Ariane ne présente aucun signe de psychose: sa vie est équilibrée. Mais elle vient en psychothérapie parce qu’elle se sent souvent « en décalage » lorsqu’elle se trouve avec un groupe de plus de deux personnes; dans ce moment-là, dit-elle, elle  devient silencieuse, s’isole et doit faire des efforts « pour ne pas partir dans ses pensées ». Cela la gêne dans ses relations avec ses amis et dans sa vie professionnelle. Lors d’une séance ou je lui demande de s’allonger et de visiter son enfance, elle commence par décrire la maison de ses parents puis au bout de quelques minutes, s’arrête de parler. Comme la plupart de mes patients, je la relance d’un:  » Et maintenant que se passe-t-il dans vos images ?  » , pensant qu’il y a la quelque chose d’important à laisser émerger. Elle répond à peine, poursuivant presque par onomatopées la description de la maison et du paysage aux alentours. Cette situation n’est pas, priori, étonnante dans une séance de thérapie où  des « blancs » sont fréquents et signent souvent une difficulté ou une intensité du discours. Mais ici tout paraît calme. Alors, sans que je m’en rende vraiment compte, il se passe quelque chose de très inhabituel chez moi: j’entre dans une sorte de torpeur plutôt agréable. Nous flottons ainsi toutes les deux hors du temps et de l’espace avec juste, pour moi, la sensation d’exister, jusqu’à en dépasser d’un bon quart d’heure la fin de la séance. J’en suis gênée pensant que j’ai fait une erreur thérapeutique. Pourtant cet incident me montre combien la forme unaire est prégnante chez Ariane, je comprends pourquoi elle lui cause des difficultés, surtout dans son travail: Ariane laissé parfois passer des occasions de promotion parce qu’elle est « ailleurs » comme nous n’étions toutes les deux pendant cette séance. Mais ma patiente n’a eu aucune conscience de ce dépassement du temps, elle se lève en disant qu’elle se sent très dispose et qu’elle a plein d’énergie pour de nouveaux projets. Dans cette séance, le temps avait fui sans que ni ma patiente ni moi en ayons conscience, nulle peur ni chez l’une, ni chez l’autre, juste quelques instants « ailleurs ». Puis nous sommes revenus « dans l’ici et maintenant » tranquillement, sans heurt et en conscience. Dott Adam Buapua

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